descriptif 2007 l'apologue

Publié le par madame Cabaret

 

Le Dernier jour d’un condamné, Victor Hugo

« Préface » (écrite par V. Hugo 3 ans après la publication de l'essai)


Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort nécessaire. D'abord, —parce qu'il importe de retrancher de la communauté sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. — S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. A quoi bon la mort ? Vous objecterez qu'on peut s'échapper d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des ménageries [1]?

Pas de bourreau où le geôlier[2] suffit.

Mais, reprend-on, —il faut que la société se venge, que la société punisse. —Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est de Dieu.

La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus d'elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied[3]. Elle ne doit pas « punir pour se venger » ; elle doit corriger pour améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y adhérons.

Reste la troisième et dernière raison, la théorie de l'exemple. —Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter !—Voilà bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires des cinq cents parquets[4] de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l'effet qu'on en attend. Loin d'édifier[5] le peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n'a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. A Saint-Pol, immédiatement après l'exécution d'un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l'échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez.


Montesquieu, L’Esprit des lois « De la puissance des peines »

 

12. De la puissance des peines


L'expérience a fait remarquer que, dans les pays où les peines sont douces, l'esprit du citoyen en est frappé, comme il l'est ailleurs par les grandes.

Quelque inconvénient[1] se fait-il sentir dans un État : un gouvernement violent veut soudain le corriger ; et, au lieu de songer à faire exécuter les anciennes lois, on établit[2] une peine cruelle qui arrête le mal sur-le-champ. Mais on use le ressort du gouvernement : l'imagination se fait à cette grande peine comme elle s'était faite à la moindre ; et comme on diminue la crainte pour celle-ci, l'on est bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étaient communs dans quelques États ; on voulut les arrêter ; on inventa le supplice de la roue, qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps on a volé comme auparavant sur les grands chemins.

De nos jours la désertion fut très fréquente ; on établit la peine de mort contre les déserteurs, et la désertion n'est pas diminuée. La raison en est bien naturelle : un soldat, accoutumé tous les jours à expo­ser sa vie, en méprise ou se flatte d'en mépriser le dan­ger. Il est tous les jours accoutumé à craindre la honte : il fallait donc laisser une peine qui faisait porter une flétrissure[3] pendant la vie. On a prétendu augmenter la peine, et on l'a réellement diminuée.

Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménagé des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchements, on verra qu'elle vient de l'impunité des crimes, et non pas de la modé­ration des peines.

Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau, et que la plus grande partie de la peine soit l'infamie de la souffrir[4].

Que, s'il se trouve des pays où la honte ne soit pas une suite du supplice, cela vient de la tyrannie, qui a infligé les mêmes peines aux scélérats[5] et aux gens de bien.

Et si vous en voyez d'autres où les hommes ne sont retenus que par des supplices cruels, comptez encore que cela vient en grande partie de la violence du gou­vernement, qui a employé ces supplices pour des fautes légères.

Souvent un législateur[6] qui veut corriger un mal ne songe qu'à cette correction ; ses yeux sont ouverts sur, cet objet[7], et fermés sur les inconvénients[8]. Lorsque le mal est une fois corrigé, on ne voit plus que la dureté du législateur ; mais il reste un vice dans l'État, que cette dureté a produit ; les esprits sont corrompus, ils se sont accoutumés au despotisme[9].

(…)

II y a deux genres de corruption ; l'un, lorsque le peuple n'observe point les lois ; l'autre, lorsqu'il est corrompu par les lois ; mal incurable, parce qu'il est dans le remède même.



Beccaria, Des délits et des peines, 1764 « De la peine de mort »

 

XXVIII – « De la peine de mort »


Cette vaine profusion[10] de supplices, qui n'ont jamais rendu les hommes meilleurs, m’a poussé à exa­miner si, dans un gouvernement bien organisé, la peine de mort est vraiment utile et juste. En vertu de quel droit[11] les hommes peuvent-ils se permettre de tuer leurs semblables ? Ce droit n'est certainement pas celui sur lequel reposent la souveraineté et les lois. Celles-ci ne sont que la somme des petites portions de liberté abandonnées par chaque individu ; elles repré­sentent la volonté générale, qui est la réunion des volontés particulières. Or qui aurait eu l'idée de concéder[12] à d'autres le pouvoir de le tuer ? Comment supposer que le minime sacrifice de liberté fait par chacun puisse comprendre celui du plus grand de tous les biens, la vie ? Et quand cela serait, comment concilier[13] ce principe avec celui qui refuse à l'homme le droit de se tuer lui-même ? Et, n'ayant pas ce droit, comment pouvait-il l'accorder à un autre ou à la société ?

La peine de mort n'est donc pas un droit, je viens de démontrer qu'elle ne peut pas l'être, mais une guerre de la nation contre un citoyen qu'elle juge nécessaire ou utile de supprimer. Mais si je prouve que cette peine n'est ni utile ni nécessaire, j'aurai fait triompher la cause de l'humanité.

La mort d'un citoyen ne peut être jugée utile que pour deux motifs : d'abord si, quoique privé de sa liberté, il a encore des relations et un pouvoir tels qu'il soit une menace pour la sécurité de la nation, et si son existence peut provoquer une révolution dangereuse pour la forme du gouvernement établi. La mort d'un citoyen devient donc nécessaire quand la nation est en train de recouvrer[14] sa liberté ou de la perdre, dans une époque d'anarchie, quand c'est le désordre qui fait la loi. Mais sous le règne paisible de la légalité, sous un gouvernement approuvé par l'ensemble de la nation, bien défendu à l'extérieur et à l'intérieur par la force et par l'opinion peut-être plus efficace que la force, là où le pouvoir n'appartient qu'au véritable souverain, où la richesse achète les plaisirs et non l'autorité, il ne saurait y avoir aucune nécessité de faire périr un citoyen, à moins que sa mort ne soit le meilleur ou l'unique moyen de dissuader les autres de commettre des crimes, second motif qui peut faire regarder la peine de mort comme juste et nécessaire.

Si l'on n'est pas convaincu par l'expérience de tous les siècles, où le dernier supplice n'a jamais empêché des hommes résolus de nuire à la société, ni par l'exemple des citoyens romains, ni par les vingt ans de règne d'Élisabeth de Moscovie, qui a donné aux chefs des peuples un illustre[15] exemple, qui équi­vaut pour le moins à bien des conquêtes que la patrie paie du sang de ses fils, si le langage de la raison parait suspect et moins efficace que celui de l'autorité, il suf­fira d'étudier la nature de l'homme pour ,sentir la vérité de ce que j’avance.

Ce n’est pas la sévérité de la peine qui produit le plus d'effet sur l'esprit des hommes, mais sa durée. Notre sensibilité s'émeut plus facilement et de façon plus persistante d'impressions légères mais répétées que d'un choc violent mais passager. L'habitude exerce un empire universel sur tout être sensible, et comme c'est grâce à elle qu'il parle, qu'il marche et pourvoit à ses besoins, les idées morales ne s'impriment dans son esprit qu'à condition de le frapper long­temps et souvent. Le frein le plus puissant pour arrêter les crimes n'est pas le spectacle terrible mais momen­tané de la mort d'un scélérat[16], c'est le tourment d'un homme privé de sa liberté, transformé en bête de somme[17]  et qui paie par ses fatigues le tort qu'il a fait à la société. Chacun de nous peut faire un retour sur lui­-même et se dire : « Moi aussi je serai réduit pour long­temps à une condition aussi misérable si je commets de semblables forfaits.[18] » Cette pensée, efficace parce que souvent répétée, agit bien plus puissamment que l'idée toujours vague et lointaine de la mort.


 


Duport, Discours sur la peine de mort, 31-05-1791

 


Qu'est-ce que la, mort ? La condition de l'existence ; une obligation que la nature nous impose à tous en naissant, et à laquelle nul ne peut se soustraire. Que fait-on donc en immolant[19] un coupable ?que hâter le moment d’un événement certain ; qu'assigner une époque au hasard de son dernier instant. N'est-on pas déjà surpris qu'une règle immuable[20] de la nature soit devenue, entre les mains des hommes, une loi pénale ; qu'ils aient fait un supplice, d'un événement commun à tous les hommes ? Comment ose-t-on leur apprendre qu'il n'y a de différence matérielle entre une maladie et un crime, si ce n'est que celui-ci fait passer, avec moins de douleur, de la vie au trépas[21] ? Comment n'a-t-on pas craint de détruire la moralité dans les hommes et d'y substituer les principes d'une aveugle fatalité, lorsqu'on les accoutume à voir deux effets semblables résulter de causes si différentes ?

Les scélérats[22] qui, comme presque tous les hommes, ne sont guère affectés que par les effets, ne sont malheureusement que trop frappés de cette analogie ; ils la consacrent dans leurs maximes[23] ; on la retrouve dans leurs propos habituels : ils disent tous que la mort n'est qu'un mauvais quart d'heure, qu'elle est un accident de plus dans leur état ; ils se comparent au couvreur, au matelot, à ces hommes dont la profession honorable et utile offre à la mort plus de prises et des chances multipliées. Leur esprit s'habitue à ces calculs, leur âme se fait à ces idées, et, dès lors, vos supplices perdent tout effet sur leur imagination.

Législateurs, quoi que vous fassiez, vos lois n'empêcheront pas que la mort ne soit nécessaire pour l'honnête homme comme pour l'assassin. Que faites-­vous de plus contre ce dernier ? Vous rendez son époque un peu moins incertaine ; et c'est de cette légère différence que vous attendez tout votre système de répression ! Vous oubliez qu'il n'y a que la mort actuelle qui puisse être vraiment répressive[24] ; voilà la source de l'erreur. On dit qu'il n'est pas d'homme sur lequel elle n'ait une grande influence ; je l'avoue, lorsqu'elle est devant ses yeux, inévitable et instante ; mais, sitôt que son image ne se présente que dans un avenir éloigné, elle s'enveloppe de nuages, on ne l'aperçoit plus qu'à travers les illusions de l'espérance ; alors elle cesse d'agir sur l'imagination, elle cesse de devenir un motif ou un obstacle à nos actions.

Je vais plus loin : l’assassin est-il le seul qui courre le risque de hâter la fin de sa vie ? L’officier civil, le militaire, le simple citoyen ne doivent-ils pas être prêts à s’offrir à la mort plutôt que de trahir leur devoir ? C’est vous-mêmes qui le leur prescrivez. Mais comment espérez-vous assouplir ainsi l'esprit des hommes et en modifier leurs pensées au point de les diriger à votre gré vers des idées contradictoires ? Quelle est votre position ? Vous n'avez que la mort à offrir au crime et à la vertu[25]. Vous la montrez également au héros et à l'assassin : à l'un, à la vérité, comme un devoir qui l'associe à une gloire immortelle ; à l'autre, comme un supplice ignominieux[26]. Mais c'est donc encore sur une distinction subtile et métaphysique[27] que s'appuie uniquement le ressort que vous employez ; c'est dans l'amour de l’estime, dans la crainte du blâme que vous cherchez à trouver le seul mobile qui doit animer, les hommes ou les contenir. Vous réussissez sans doute pour l’homme vertueux[28], que l'on peut aisément diriger par ce genre d'influence ; mais aussi vous échouez nécessairement contre le scélérat ; celui-ci ne voit que l'effet matériel dans votre supplice ; sa moralité ne saurait l'atteindre. L'infamie[29] ne le touche point ; la peine, pour lui, n'est que la mort : la mort n'est qu'un mauvais quart d'heure.


 



[1] Ensemble de cages où sont gardés des fauves

[2] Gardien de prison

[3] Ne lui convient

[4] Tribunaux

[5] Éduquer



[1] Problème

[2] Crée

[3] Marque honteuse (physique ou psychologique)

[4] La honte de la supporter

[5] Malfaiteurs

[6] Homme qui fait les lois

[7] Objectif

[8] Désavantages

[9] Dictature

[10] Abondance

[11] De quel droit

[12] Accorder

[13] Faire coexister

[14] Retrouver

[15] Célèbre

[16] Malfaiteur

[17] Âne ou toute autre bête utilisée pour faire des travaux pénibles

[18] Méfait

[19] En tuant rituellement

[20] Qui ne peut pas changer

[21] Mort

[22] Malfaiteurs

[23] Proverbes

[24] Qui punit

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article