descriptif 2007 enfance de sarraute

Publié le par madame Cabaret

 

Nathalie Sarraute, Enfance, 1983. Incipit


- Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Évoquer tes souvenirs d'enfance »... Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux « évoquer tes souvenirs »... il n'y a pas à tortiller, c'est bien ça.

- Oui, je n'y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi...

- C'est peut-être... est-ce que ce ne serait pas... on ne s'en rend parfois pas compte... c'est peut-être que tes forces déclinent...

- Non, je ne crois pas... du moins je ne le sens pas...

- Oh, je t'en prie...

- Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où jusqu'ici, tant bien que mal...

- Oui, comme tu dis, tant bien que mal...

- Peut-être, mais c'est le seul où tu aies jamais pu vivre... celui...

- Oh, à quoi bon ? je le connais.

- Est-ce vrai ? Tu n'as vraiment pas oublié comment c'était là-bas ? comme là-bas tout fluctue, se transforme, s'échappe... tu avances à tâtons, toujours cherchant, te tendant... vers quoi ? qu'est-ce que c'est ? ça ne ressemble à rien... personne n'en parle... ça se dérobe, tu l'agrippes comme tu peux, tu le pousses... où ? n'importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre... Tiens, rien que d'y penser...

- Oui, ça te rend grandiloquent[1]. Je dirai même outrecuidant[2]. Je me demande si ce n'est pas toujours cette même crainte... Souviens-toi comme elle revient chaque fois que quelque chose d'encore informe se propose... Ce qui nous est resté des anciennes tentatives nous paraît toujours avoir l'avantage sur ce qui tremblote quelque part dans les limbes...

- Mais justement, ce que je crains, cette fois, c'est que ça ne tremble pas... pas assez... que ce soit fixé une fois pour toutes, du « tout cuit », donné d'avance...

- Rassure-toi pour ce qui est d'être donné... c'est encore tout vacillant[3], aucun mot écrit, aucune parole ne l'ont encore touché, il me semble que ça palpite faiblement... hors des mots... comme toujours... des petits bouts de quelque chose d'encore vivant... je voudrais, avant qu'ils disparaissent... laisse-moi...



Nathalie Sarraute, Enfance, 1983, page 120


Quelques jours avant que Véra revienne avec le bébé, je suis surprise en voyant que les objets qui m'appartiennent ne sont plus dans ma chambre, une assez vaste chambre donnant sur la rue. La grande et grosse femme qui s'occupe de tout dans la maison m'apprend que j'habiterai dorénavant dans la petite chambre qui donne sur la cour, tout près de la cuisine... « Qui va habiter dans ma chambre? - Ta petite sœur avec sa bonne... – Quelle bonne ? - Elle va arriver... »

Si quelqu'un avait pensé à m'expliquer qu'il n'était pas possible de loger un bébé et une grande personne dans ma nouvelle chambre, qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, je crois que je l'aurais compris. Mais enlevée ainsi, brutalement, de ce qui petit à petit était devenu pour moi « ma chambre» et jetée dans ce qui m'apparaissait comme un sinistre réduit, jusqu'ici inhabité, j'ai eu un sentiment qu'il est facile d'imaginer de passe-droit, de préférence injuste. C'est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s'est arrêtée devant moi, j'étais assise sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m'a regardée d'un air de grande pitié et elle a dit : « Quel malheur quand même de ne pas avoir de mère. »

« Quel malheur ! » … le mot frappe, c'est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s'enroulent autour de moi, m'enserrent... Alors c'est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au-dehors par des visages bouffis[4] de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir... le « malheur» qui ne m'avait jamais approchée, jamais effleurée, s'est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n'ont pas de mère. Je n'en ai donc pas. C'est évident, je n'ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a-t-il pu m'arriver, à moi ? Ce qui avait fait couler mes larmes que maman effaçait d'un geste calme, en disant ; « Il ne faut pas... » aurait-elle pu le dire si c’avait été le «malheur » ?

Je sors d'une cassette en bois peint les lettres que maman m'envoie, elles sont parsemées de mots tendres, elle y évoque « notre amour », « notre séparation », il est évident que nous ne sommes pas séparées pour de bon, pas pour toujours... Et c'est ça, un malheur ? Mes parents, qui savent mieux, seraient stupéfaits s'ils entendaient ce mot... papa serait agacé, fâché... il déteste ces grands mots. Et maman dirait : Oui, un malheur quand on s'aime comme nous nous aimons... mais pas un vrai malheur... notre « triste séparation », comme elle l'appelle, ne durera pas... Un malheur, tout ça ? Non, c'est impossible. Mais pourtant cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit « mes deux yeux figure ».

Personne d’autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m’observe, elle l’a reconnu, c’est bien lui : le malheur qui s’abat sur les enfants dans les livres dans Sans famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m’enserre, il me tient.

Je reste quelque temps sans bouger, recroquevillée[5] au bord de mon lit… Et puis tout en moi se révulse[6], se redresse, de toutes mes forces je repousse ça, je le déchire, j’arrache ce carcan[7], cette carapace. Je ne resterai pas dans ça, où cette femme m’a enfermée… elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.

-                     C’était la première fois que tu avais été prise ainsi, dans un mot ?

-                      Je ne me souviens pas que cela me soit arrivé avant. Mais combien de fois depuis ne me suis-je pas évadée terrifiée hors des mots qui s’abattent sur vous et vous enferment.

-                      Même le mot « bonheur », chaque fois qu’il était tout près, si près, prêt à se poser, tu cherchais à l’écarter… Non pas ça, pas un de ces mots, ils me font peur, je préfère me passer d’eux, qu’ils ne s’approchent pas, qu’ils ne touchent à rien… rien ici, chez moi, n’est pour eux.


Nathalie Sarraute, Enfance, 1983, « Tiebia podbrossili »


« Tiebia podbrossili »... c'est une des rares fois où je me souviens dans quelle langue Véra m'a parlé, elle parlait parfois français avec moi et toujours avec Lili pour ne pas «embrouiller la petite avec deux langues »... mais cette fois je le sais, c'est en russe qu'elle me l'a dit... en français elle aurait dû dire « on t'a abandonnée », ce qui ne serait qu'un mou, exsangue[8] équivalent des mots russes... le verbe russe dont elle s'est servie...

- Mais où était-ce ? A quel propos ?

- Nous marchions côte à côte dans un jardin morne, sur le sable d'une allée qui sinuait entre des pelouses... ce ne pouvait être que le parc Montsouris... Véra très maigre et pâle, coiffée d'un large chapeau de velours marron, le cou entouré d'un boa, poussait le landau de Lili, quand elle m'a dit : « Tiebia podbrossili »... Mais alors à quel propos ? cela, je ne le retrouve pas… peut-être à propos de rien, comme ça, parce que ça l'a traversée tout à coup... elle n'a pas cherché à le retenir, ou elle n'a pas pu... les mots russes ont jailli durs et drus comme ils sortaient toujours de sa bouche... « pod- brossili » un verbe qui littéralement signifie « jeter », mais qui a de plus un préfixe irremplaçable, qui veut dire « sous »; « par en dessous» et cet ensemble, ce verbe et son préfixe, évoque un fardeau[9] dont subrepticement[10] on s'est débarrassé sur quelqu'un d'autre...

- Comme fait le coucou ?

- Oui, mais il me semble que dans l'acte du coucou il y a de la précaution, de la prévoyance, tandis que ce mot russe évoque un rejet brutal en même temps que sournois[11]...

- Tu ne t'es sûrement pas occupée à ce moment-là à découvrir toutes les richesses que ce mot recèle...

- Je n'en étais pas émerveillée comme je le suis maintenant, mais ce qui est certain, c'est que je n'ai pas perdu une parcelle... quel enfant la perdrait ?... de tout ce que ce verbe et le « tu » qui le précédait. « tiebia podbrossili », me portaient...

Et curieusement, en même temps que la rancune de Véra contre ceux qui se sont débarrassés sur elle de ce poids et qui l'obligent à s'en charger, en même temps que sa rage contre cette charge que j'étais pour elle... oui, en même temps que ces mots me blessaient, leur brutalité même m'apportait un apaisement... On ne veut pas de moi là-bas, on me rejette, ce n'est donc pas ma faute, ce n'est pas de moi qu'est venue la décision, je dois rester ici que je le veuille ou non, je n'ai pas le choix. Il est clair, il est certain que c'est ici et nulle part ailleurs que je dois vivre. Ici. Avec tout ce qui s'y trouve.

- Et tu savais déjà que le caractère de Véra, ses rapports avec toi n'étaient qu'une partie, pas la plus importante, de ce « tout ».


Nathalie Sarraute, Enfance, 1983, le devoir de français


« Vous raconterez votre premier chagrin. 'Mon premier chagrin' sera le titre de votre prochain devoir de français. »

- N’est-ce pas plutôt rédaction qu’on disait à l’école communale ?

- Peut-être... en tout cas, cette rédaction-là ou devoir de français ressort parmi les autres. Dès que la maîtresse nous a dit d'inscrire sur nos carnets « Mon premier chagrin », il n'est pas possible que je n'aie pas pressenti... je me trompais rarement... que c'était un « sujet en or »... j'ai dû voir étinceler dans une brume lointaine des pépites ... les promesses de trésors...

J’imagine qu’aussitôt que je l’ai pu, je me suis mise à leur recherche. Je n'avais pas besoin de me presser, j’avais du temps devant moi, mais j’avais hâte de trouver... c'est de cela que tout allait dépendre... Quel chagrin ?...

- Tu n’as pas commencé par essayer, en scrutant[12] parmi tes chagrins…

- De retrouver un de mes chagrins ? Mais non, voyons, à quoi penses-tu ? Un vrai chagrin à moi ? vécu par moi pour de bon... et d'ailleurs, qu'est-ce que je pouvais appeler de ce nom ? Et quel avait été le premier ? Je n'avais aucune envie de me le demander... ce qu'il me fallait, c'était un chagrin qui serait hors de ma propre vie, que je pourrais considérer[13] en m’en tenant à bonne distance…cela me donnerait une sensation que je ne pouvais pas nommer, mais je la ressens maintenant telle que je l’éprouvais... un sentiment...

- De dignité, peut-être… c’est ainsi qu’aujourd’hui on pourrait l’appeler… et aussi de domination, de puissance…

 -Et de liberté…Je me tiens dans l’hombre, hors d’atteinte, je ne livre rien de ce qui n’est qu’à moi… nais je prépare pour les autres ce que je considère comme étant bon pour eux. Je choisis ce qu’ils aiment, ce qu’ils peuvent attendre, un de ces chagrins qui leur conviennent…

- Et c'est alors que tu as eu cette chance d'apercevoir… d’où t'est-il venu ?

- Je n’en sais rien, mais il m'a apporté dès son apparition une certitude, une satisfaction... je ne pouvais pas espérer trouver un chagrin plus joli et mieux fait... plus présentable, plus séduisant... un modèle de vrai premier chagrin de vrai enfant… la mort de mon petit chien... quoi de plus imbibé de pureté enfantine, d'innocence.

Aussi invraisemblable que cela paraisse, tout cela je le sentais…


Nathalie Sarraute, Enfance, 1983, dénouement


Enfin un matin très tôt, Véra me conduit jusqu'à l'angle de l'avenue d'Orléans et de la rue d’Alésia où s’arrête le tramway Montrouge-Gare de l’Est… Elle m'aide à escalader le marchepied, elle se penche vers la portière et elle dit au contrôleur : « Soyez gentil, c'est la première fois que' la petite' prend le tramway toute seule, rappelez-lui de descendre au coin du boulevard Saint-Germain... », elle me dit encore une fois de faire bien attention, je la rassure d'un geste et je vais m'asseoir sur la banquette en bois sous les fenêtres, mon lourd cartable neuf bourré de cahiers neufs et de nouveaux livres, posé par terre entre mes jambes... Je me retiens de bondir à chaque instant, je me tourne d'un côté et de l'autre pour regarder les rues à travers les vitres poussiéreuses... c'est agaçant que le tramway s'attarde tant à chaque arrêt, qu'il ne roule pas plus vite...

Rassure-toi, j'ai fini, je ne t'entraînerai pas plus loin...

- Pourquoi maintenant tout à coup, quand tu n'as pas craint de venir jusqu’ici ?

- Je ne sais pas très bien... je n'en ai plus envie... je voudrais aller ailleurs... C'est peut-être qu'il me semble que là s'arrête pour moi l'enfance... Quand je regarde ce qui s'offre à moi maintenant, je vois comme un énorme espace très encombré, bien éclairé... Je ne pourrais plus m'efforcer de faire surgir quelques moments, quelques mouvements qui me semblent encore intacts, assez forts pour se dégager de cette couche protectrice qui les conserve, de ces épaisseurs blanchâtres, molles, ouatées[14] qui se défont, qui disparaissent avec l'enfance…

 





[1] Qui utilise des grands mots

[2] Qui exagère

[3] Qui tremble comme une bougie

[4] Gonflés

[5] Repliée sur soi-même

[6] Se rebelle

[7] Contrainte, originellement, cercle de fer avec lequel on attachait un condamné à un poteau par le cou afin que tout le monde le voit.

[8] Privé de son sang

[9] Poids

[10] En cachette

[11] Vicieux

[12] En regardant attentivement

[13] Observer

[14] Comme du coton.

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